Richard Séguin chante « Où va l'instant perdu ?» Et
cela parait banal. Un chanteur bien Québécois que l'on a l'habitude
(ou non) d'entendre. Un sujet déjà vu et un ton simple.
La
voici dans mes songes, la chanson et ses dérives.
Mais
enfin! La vie se poursuit ! Se poursuit. Un bout de moi a dû rester
quelque part, dans un autre instant. Dans ses regrets et dans ses
joies.
Je
n'y changerais rien. Là où je suis se fait mon présent. Je n'y
changerais rien. Et j'apprends. À petits pas, à travers les
parcelles flous de l'existence. Cependant, lesquelles sont miennes
et lesquelles sont à laisser ? Je patauge l'existence.
Et
puis vient ces temps où on comprend que l'on est, à jamais, que sa
seule limite. Ces résistances encrées dans la peau ne viennent que
de soi, de ses propres craintes et censures. On peut partir dès
qu'on le souhaite et changer comme on le veut. « Il n'est
jamais trop tard pour devenir ce que l'on aurait souhaité
être ». Cela me revient comme un coup de fouet au cerveau. Et
la culpabilité, l'angoisse d'exister, de tout avoir dans les mains
et de tenir maladroitement les clés de son avenir. De ne plus
savoir les démêler, trousseau énorme, lourd. Rien n'y est
identifié. J'en ai détaché quelques unes. En alléger le poids, en
amoindrir la masse. Et j'en ai égarées.
Mais
où je vais ? À frapper à la porte au verrou bien encré ! J'en ai
perdu la clef.
N'empêche, je suis toujours là. Aussi bien changer mon
plan, me déplacer. Une autre allée identitaire. N'empêche. Quand
les obligations s'épuisent, je n'existe plus. N'empêche, je flotte
dans l'abstrait de mes idées, délaissant le corps, je m'effacerais
souvent. À quoi donc sert le monde de l'action ? Quand tout parait
déjà fait, déjà vu. C'est épuisant de se montrer, d'exister pour
les autres, et pour soi.
On
me dit que rien n'y parait, que j'ai l'air si souriante, toujours
pétillante pour les autres. Pourquoi donc ce contraste entre le
fond et l'action ? Parce que là, réside ma seule survie; trouver un
bonheur auprès des autres; avoir un motif d'existence.
C'est ardu. Mais je suis toujours là. À certains moments
plus entière que d'autres. Je cherche le chemin auquel je serai si
accrochée qu'au matin, au levé, l'évidence se fera, que là, se
dresse ma voie. Et en chemin, je patauge, vous souris (parfois
moins), je vous aime.
Jules Renard a dit qu'il fallait vivre pour écrire,
et non pas écrire pour vivre.
Parfois, je me souviens. Parfois je vois qu'une toute
petite chose peut remonter de tout mon être pour retrouver
les merveilles enfouies. Les forces regrettées, la personne que
j'ai été, que j'ai pleuré. Que je suis encore. Écrire. Il semble
que je m'épuise sans cela. Comment peut-on oublier toujours ce qui
nous nourrit ? Comment se laisser étouffer par ces propres peurs ?
La vie est un combat, pour faire ce pourquoi on y est.
Et
j'aime bien en rire, tout cela est absurde.
L'absence de sens assigné me fait basculer, délirer,
décrocher. Je sais être artisane de ma vie, je sais avoir tous les
outils. Et les sens ? J'ai cessé d'écrire parce que je me répétais.
J'étais blasée, détachée, triste et irritée de revenir aux mêmes
mots, mêmes phrases, mêmes morales. J'ai désespérée de stagner et
de ne plus investir l'énergie d'avancer. J'ai chuté. Détachée de
l'écriture, effacée de la vie. Si je n'ai plus rien à dire, je ne
fais que me répéter, autant au présent que sur les
mots.
Et
je veux recommencer. Redonner du sens. De la beauté. Même si tout
est grand, même si je m'effraie de ne savoir où commencer et
que mes névroses me sautent au nez. Je les frôle, mes censures, mes
délires, mes formatages, mes retenues. Leurs membranes épuisées,
elles exploseront bientôt, mes limites et mes peines.
Mais
putain ! J'existe ! Alors pourquoi m'effacer sans cesse ? Pourquoi
plier, craindre d'oser ? Une bonne claque au visage, un
envol.
Je
ne crois pas en ces structures « surencadrées ». J'y sens
mon âme qui suffoque.
Je
me roulerais dans l'infini, dans un amour interminable.
La
joie et le sourire. Je m'y perds. C'est bien tout ce dont nous
avons besoin.
J'y
pense encore à tout cela, pendant que je m'affaire à modifier ma
structure pour entrer dans vos boîtes carrées. Serrées. Quand je me
façonne. Quand je sectionne les fragments informes de l'anatomie de
mon âme. Quand je me plis et me replis conformément aux attentes
externes qui me bousculent. Honnêtement, à répondre à tout, à me
modifier et à tout faire pour sourire toujours, malgré tout, je ne
sais plus qui je suis. J'ai égaré, avec mes clés, les évidences de
ma personne. Je flotte dans un espace noir.
J'en
retrouverai bien les issues même si cela me prend des années. Si je
me suis connu un jour, je saurai m'affairer à me retrouver.
Seulement pardon si je vacille et si je m'égare. Pardon à tous ceux
à qui je sors des paroles conventionnelles sous prétexte qu'il me
faut parler. « Celui qui ne sait pas se taire sait rarement
bien parler. » (Pierre Charron). Et pardon pour les
promesses que j'ai faites.
Celui d'entre vous qui se croit sage, qu'il embrasse la folie
pour trouver la sagesse. (Saint Paul)
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